Organisations & réalités du travail

Quand personne ne décide, quelqu'un finit toujours par payer le prix

Décisions reportées, responsabilités floues : comment l'indécision organisationnelle retombe sur ceux qui doivent continuer à faire fonctionner le travail.

Il existe des situations professionnelles dans lesquelles tout le monde semble avoir identifié un problème, mais où rien ne change vraiment.

Le sujet a été évoqué en réunion. Plusieurs personnes ont donné leur avis. Des échanges ont eu lieu, parfois pendant des semaines. Chacun reconnaît qu'il faudrait agir, clarifier une responsabilité ou prendre une décision.

Pourtant, la situation reste en suspens. Et pendant ce temps, le travail continue.

Les équipes s'adaptent. Certaines personnes compensent ce qui ne fonctionne pas ; d'autres attendent des réponses qui n'arrivent pas. Ce qui devait être provisoire finit parfois par devenir une habitude.

Ce fonctionnement m'interroge, parce qu'il montre qu'une organisation peut produire des conséquences très concrètes sans avoir pris de décision explicite.

Ne pas décider n'empêche pas une situation d'évoluer. Cela signifie simplement que son évolution échappe davantage à ceux qui auraient pu l'orienter.

Quand un problème connu devient une manière de fonctionner

Imaginons une équipe dont la charge de travail est déséquilibrée depuis plusieurs mois.

Certains collaborateurs absorbent régulièrement des urgences qui ne relèvent pas de leur périmètre. D'autres attendent que leurs responsabilités soient précisées. Les difficultés sont connues et plusieurs alertes ont été remontées.

Personne ne conteste vraiment le problème. Mais le résoudre suppose des arbitrages entre plusieurs responsables, peut-être un budget supplémentaire, ou une réorganisation que l'on n'est pas prêt à engager.

Alors on continue.

Une personne accepte temporairement de prendre quelques missions supplémentaires. Une autre intervient pour débloquer les dossiers urgents. Le manager fait ce qu'il peut pour maintenir l'activité en attendant une solution durable.

Ces ajustements peuvent être raisonnables. Une entreprise ne peut pas suspendre son activité chaque fois qu'un problème apparaît.

Ce qui m'intéresse, c'est le moment où l'on cesse de considérer ces arrangements comme provisoires.

Le travail continue, les résultats sont parfois atteints, et l'urgence de décider devient moins visible. Au fond, le système tient. Mais à quel prix, et grâce à qui ?

Plus les personnes compensent efficacement un dysfonctionnement, moins son coût peut être immédiatement perceptible pour l'organisation.

Le problème n'a pourtant pas disparu. Il a simplement été absorbé ailleurs.

Attendre pour comprendre, ou attendre pour ne pas choisir ?

Il serait facile d'expliquer toutes ces situations par des managers qui n'osent pas trancher ou des directions qui préfèrent éviter les difficultés.

Je ne crois pas que ce soit aussi simple.

Dans une entreprise, les décisions se prennent rarement avec toutes les informations souhaitées. Elles peuvent engager plusieurs fonctions, des ressources limitées et des intérêts légitimes, mais incompatibles. Une erreur d'arbitrage peut avoir des conséquences durables.

Prendre du temps n'est donc pas nécessairement un problème. Cela peut être une preuve de sérieux.

En revanche, je distinguerais deux situations : celle où l'on diffère une décision pour obtenir des éléments précis, et celle où l'on repousse le sujet parce que personne ne sait réellement qui doit trancher ou ne souhaite en porter la responsabilité.

Dans le premier cas, on sait ce qui manque, qui doit le fournir et à quel moment le sujet sera réexaminé.

Dans le second, le dossier circule. On programme une nouvelle réunion, on sollicite un avis supplémentaire, on reformule les mêmes interrogations. Mais les conditions d'une décision ne deviennent pas plus claires.

Le temps passe sans faire avancer le raisonnement.

Ce n'est pas la lenteur qui me paraît problématique. C'est l'absence de perspective sur ce qui permettra de sortir de l'attente.

La coopération ne remplace pas la responsabilité de décider

La transversalité est devenue essentielle au fonctionnement des entreprises. Un projet RH, commercial, financier ou opérationnel a souvent besoin de plusieurs expertises pour aboutir.

C'est une richesse. Mais la multiplication des contributeurs peut aussi rendre les responsabilités moins lisibles.

Prenons un projet qui implique trois départements. Les réunions ont lieu, chacun partage son analyse, les points de désaccord sont identifiés. Pourtant, lorsqu'il faut choisir entre deux options, un responsable considère que le sujet relève de son homologue, qui attend lui-même une validation supplémentaire.

Le projet continue d'avancer sur des aspects secondaires. Le choix structurant, lui, reste ouvert.

Je ne vois pas nécessairement dans cette situation un problème de mauvaise volonté. Il peut s'agir d'une organisation dans laquelle la coopération a été pensée avec soin, mais pas les droits de décision.

Or, être associé à une décision n'est pas la même chose qu'en être responsable.

Il est parfois nécessaire de consulter largement. Cela ne devrait pas empêcher de préciser qui arbitre, sur quels critères et dans quel périmètre.

Sans cette clarté, les personnes chargées de mettre en œuvre le projet finissent par travailler à partir d'hypothèses. Elles avancent, reviennent en arrière, ajustent leurs priorités, parfois sans savoir quelle orientation sera finalement retenue.

La participation de tous peut alors masquer le fait que personne n'a réellement la responsabilité de trancher.

Ceux qui compensent ne sont pas toujours ceux qui ont le pouvoir d'agir

C'est probablement l'aspect de ces situations qui me paraît le plus important : les conséquences de l'indécision ne pèsent pas nécessairement sur les personnes qui disposent de l'autorité pour trancher.

Elles peuvent peser sur un manager intermédiaire à qui l'on demande de tenir ses objectifs sans lui permettre de revoir les moyens.

Sur un collaborateur qui doit gérer plusieurs priorités concurrentes, faute d'arbitrage.

Ou sur une fonction support sollicitée pour résoudre, dossier après dossier, les conséquences d'un fonctionnement qu'elle ne peut pas modifier.

Ces personnes ont souvent assez d'autonomie pour trouver des solutions temporaires. Pas toujours assez d'autorité pour régler durablement la situation.

Ce décalage entre autonomie et pouvoir de décision me paraît essentiel. On peut organiser le travail, inventer des alternatives et absorber les urgences sans avoir la possibilité de modifier ce qui les provoque. L'organisation attend alors beaucoup du sens des responsabilités de ces personnes, tout en laissant hors de leur portée les arbitrages qui permettraient de résoudre durablement le problème.

Nous valorisons, à juste titre, la capacité d'adaptation, le sens de l'initiative et la coopération. Mais ces qualités ont leurs limites.

Un collaborateur peut faire preuve de beaucoup d'engagement sans être en mesure de résoudre un problème de gouvernance, de ressources ou de répartition des responsabilités.

Et lorsqu'il continue à tout faire fonctionner, son efficacité peut involontairement contribuer à rendre le problème moins visible.

La capacité d'une équipe à tenir malgré un dysfonctionnement ne devrait pas devenir une raison de laisser celui-ci perdurer.

C'est aussi une question de reconnaissance. On peut remercier sincèrement les personnes qui ont permis de maintenir l'activité. Mais les féliciter pour leur engagement ne dispense pas d'examiner pourquoi cet engagement exceptionnel est devenu nécessaire au quotidien.

Le coût de l'incertitude est difficile à mesurer

Lorsqu'une entreprise envisage une réorganisation, un recrutement ou une modification de processus, elle en mesure généralement les coûts : budget, délais, charge de travail, risques.

Nous mesurons moins spontanément ce que coûte le maintien de la situation actuelle.

Un projet laissé sans arbitrage mobilise du temps. Une responsabilité mal définie provoque des échanges supplémentaires. Des priorités contradictoires obligent les équipes à refaire des choix qui auraient pu être clarifiés plus tôt.

Il existe également un coût moins visible : celui de l'incertitude prolongée.

Faut-il continuer à investir dans un projet dont l'avenir reste flou ? Accepter durablement une charge supplémentaire ? Préparer une évolution professionnelle dont les conditions ne sont pas arrêtées ?

Toutes ces questions ne peuvent pas recevoir une réponse immédiate. L'incertitude fait partie de la vie des organisations et il serait irréaliste de prétendre l'éliminer.

En revanche, lorsqu'une décision doit attendre, il reste possible de dire ce qui est connu, ce qui ne l'est pas encore et à quel moment une nouvelle information pourra être communiquée.

Je ne crois pas que les collaborateurs attendent systématiquement une réponse favorable. Ils ont aussi besoin de comprendre la situation dans laquelle on leur demande de travailler.

Faute d'explications, le silence laisse chacun construire ses propres hypothèses : le sujet n'est pas prioritaire, la demande est refusée sans être annoncée, personne ne s'en occupe réellement.

Ces interprétations peuvent être erronées. Elles deviennent néanmoins compréhensibles lorsqu'aucun repère n'est donné.

Une communication claire ne remplace pas un arbitrage. Mais elle évite d'ajouter de l'opacité à une situation déjà incertaine.

Décider de ne pas changer est aussi une décision

Je ne voudrais surtout pas défendre l'idée qu'une organisation efficace devrait agir rapidement sur tous les sujets.

Certaines décisions nécessitent du temps. Certaines demandes doivent être refusées. Et il peut être parfaitement raisonnable de conserver le fonctionnement actuel.

À condition que ce maintien soit un choix réellement examiné.

Il existe une différence entre analyser plusieurs options, mesurer leurs conséquences et décider de ne rien modifier, et laisser une situation se prolonger sans avoir jamais arbitré.

Dans le premier cas, l'entreprise peut expliquer les raisons de son choix. Dans le second, le statu quo s'installe presque par défaut.

Cela ne veut pas dire qu'il faut multiplier les procédures ou formaliser chaque décision du quotidien. Une organisation excessivement rigide peut créer autant de difficultés qu'une organisation dont les responsabilités sont floues.

L'enjeu est plutôt de reconnaître les décisions qui ont un effet durable sur le travail des autres.

Qui peut trancher ? Qui doit être consulté ? Que manque-t-il pour décider ? Quand le sujet sera-t-il revu ? Et si la décision consiste à maintenir la situation actuelle, comment sera-t-elle expliquée ?

Ces questions semblent simples. Leur absence de réponse peut pourtant mobiliser beaucoup d'énergie.

La responsabilité se joue aussi dans ce que l'on laisse durer

Nous avons l'habitude de juger les responsables à travers les décisions qu'ils prennent : leur pertinence, leurs résultats, leurs conséquences.

C'est nécessaire. Mais j'aimerais que l'on s'intéresse aussi aux sujets qui n'ont jamais été tranchés.

Les responsabilités que personne n'a clarifiées. Les difficultés que tout le monde connaissait. Les solutions provisoires devenues une norme de fonctionnement.

Il serait injuste de considérer chaque problème non résolu comme une défaillance managériale. Les entreprises composent avec des ressources limitées, des priorités mouvantes et des contraintes qui ne disparaissent pas par la seule volonté de décider.

En revanche, il me semble légitime d'attendre qu'une organisation sache identifier les situations dans lesquelles son absence d'arbitrage produit elle-même des conséquences.

Ne pas agir peut être une décision réfléchie. Ne jamais décider s'il faut agir, c'est autre chose.

Et quand cette incertitude s'installe, quelqu'un doit généralement continuer à travailler avec ses effets.

Une organisation responsable ne peut pas résoudre tous ses problèmes. Elle devrait néanmoins pouvoir reconnaître ceux qu'elle laisse durer, et ne pas en faire porter silencieusement le coût aux personnes qui travaillent en son sein.